The quality of court interpreting in Senegal

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By Dieng, O (2024). Greener Journal of Social Sciences, 14(1): 30-39.

Greener Journal of Social Sciences

Vol. 14(1), pp. 30-39, 2024

ISSN: 2276-7800

Copyright ©2024, Creative Commons Attribution 4.0 International.

https://gjournals.org/GJSC

Article’s title and authors

Title in English

The quality of court interpreting in Senegal

Title in French

La problématique de la qualité de l’interprétation auprès des tribunaux au Sénégal

 

DIENG, Ousmane

Pan African University

Institute for Governance, Humanities and Social Sciences (PAUGHSS);

Advanced School of Translators and Interpreters (ASTI)

University of Buea, Cameroon.

ARTICLE’S INFO

Article No.: 011724006

Type: Research

Full Text: PDF, PHP, HTML, EPUB, MP3

Accepted: 17/01/2024

Published: 19/01/2024

*Corresponding Author

DIENG Ousmane

E-mail: ousmanedieng682@ gmail.com

Keywords: quality, court interpreting, stakeholders, needs, perceptions, courts.

Mots clés : qualité, interprétation judiciaire, parties prenantes, besoins, perceptions, tribunaux.

       
   
 

Abstract

In a multilingual context dominated by local languages, the Senegalese justice system faces challenges in safeguarding the linguistic rights of non-French-speaking citizens. As French, the country’s official language, gradually loses its linguistic power against Wolof, there is a notable scarcity of qualified interpreters. This study focuses on the crucial issue of quality in court interpreting through the perspectives of stakeholders. The research investigates three key questions: Who are the stakeholders involved in court interpreting in Senegal? What are their needs, and to what extent are these needs addressed by the courts? How do these stakeholders perceive the quality of interpretation? To address these inquiries, the study adopts a comprehensive approach employing interviews, questionnaire, and document analysis, while building upon Freeman’s stakeholder theory (1984). The findings revealed that stakeholders involved in court interpreting encompass judicial authorities, interpreters, litigants, lawyers, and human rights activists. Furthermore, the study demonstrated that these stakeholders possess diverse needs and expectations, which are inadequately fulfilled by the courts, highlighting concerns about the quality of interpretation provided. Notably, the analysis underscores that stakeholders’ perceptions of quality vary, albeit generally being considered satisfactory. Therefore, it is imperative to prioritize enhanced practices and the quality of interpretation.

Résumé

Dans un environnement multilingue où les langues locales sont largement prédominantes, la justice sénégalaise a du mal à garantir les droits linguistiques des citoyens ne maîtrisant pas le français, seule langue officielle du pays qui voit son hégémonie linguistique se réduire face au wolof. Ainsi, face à un manque criard d’interprètes qualifiés, cette étude se penche sur le problème de la qualité de l’interprétation judiciaire du point de vue des parties prenantes, en posant trois questions de recherche : Qui sont les parties prenantes de l’interprétation judiciaire au Sénégal ? Quels sont leurs besoins et dans quelle mesure sont-ils pris en compte par les tribunaux ? Comment les parties prenantes perçoivent-elles la qualité de l’interprétation ? Pour répondre à ces questions, l’étude a utilisé une méthode mixte comprenant des entretiens, un questionnaire et une analyse documentaire s’appuyant sur la théorie des parties prenantes développée par Freeman (1984). Les résultats ont montré que les parties prenantes concernées par la qualité de l’interprétation judiciaire comprennent les autorités judiciaires, les interprètes, les justiciables, les avocats, et les militants des droits de l’homme. L’étude a également révélé que ces parties prenantes ont des besoins et des attentes différents, mais que les tribunaux ne parviennent pas à y répondre de manière adéquate, ce qui soulève des préoccupations quant à la qualité de l’interprétation fournie. De plus, l’analyse met en évidence que la perception de la qualité varie selon les parties prenantes, bien qu’elle soit généralement considérée comme satisfaisante, d’où l’importance d’une meilleure amélioration de la pratique et de la qualité de l’interprétation.

   

INTRODUCTION

Au Sénégal, à l’instar des autres pays de la sous-région, l’univers linguistique se caractérise par la coexistence du français avec plusieurs langues autochtones (Diouf, et al. 2017 : 197–217).  En effet, le pays compte 22 langues codifiées, dont le wolof, le pulaar, le sérère le mandingue, le joola, et le soninké etc. Selon Sambou (2022), ces langues sont largement prédominantes parmi la population sénégalaise, qu’elle soit urbaine ou rurale, ce qui leur confère une place de choix dans le paysage linguistique sénégalais. Tandis que le français, langue officielle, de l’administration, des systèmes éducatif et judiciaire, n’est compris que par environ 20 % de la population, le wolof, comme véhiculaire principal, pratiqué et compris par plus de 70 % de la population, ne bénéficie d’aucun statut officiel dans la gestion du quotidien des populations (The Conversation, 2019). Cependant, cette situation suscite des inquiétudes lorsqu’il s’agit d’interprétation, en particulier dans le domaine judiciaire où il est crucial de garantir une interprétation claire, fidèle et précise des échanges, arguments, jugements et décisions pour toutes les parties impliquées. Par conséquent, la qualité de l’interprétation devant les tribunaux est remise en question. Malgré les efforts déployés par l’État dans ce domaine, il reste encore des défis à relever pour garantir une interprétation adéquate dans le système judiciaire. Cette situation nous amène à poser la problématique suivante : Qui sont les parties prenantes de l’interprétation judiciaire au Sénégal ? Quels sont les besoins de ces parties et dans quelle mesure ces besoins sont-ils pris en compte par les tribunaux ? Comment les parties prenantes perçoivent-elles la qualité de l’interprétation qui leur est proposée?

Conduite dans les villes de Dakar et de Kaolack, l’étude se veut d’améliorer la qualité de l’interprétation judiciaire en vue de garantir que toutes les parties impliquées aient un accès égal à l’information et aux ressources linguistiques pour se défendre efficacement et favoriser ainsi l’équité et l’impartialité du processus judiciaire.

REVUE DE LA LITTERATURE

Cette partie s’attache à la revue critique de la littérature concernant l’interprétation au sein des tribunaux, avec une attention particulière portée à la qualité de cette pratique.

  1. L’interprétation judiciaire

Pour Hale (2007), l’interprétation judiciaire fait référence à une modalité de communication interculturelle particulière relevant de l’interprétation pour les services publics. En termes plus clairs, Li et Zhang (2006) affirment que l’interprétation en salle d’audience fait référence à une activité d’interprétation orale menée par des interprètes travaillant dans une salle d’audience pour représenter les informations contenues dans une langue en utilisant une autre langue différente afin de réaliser une meilleure communication et une justice judiciaire devant les tribunaux. Bancroft et al. (2013 : 95) considèrent que l’interprétation communautaire englobe le domaine de l’interprétation judiciaire. Pour corroborer leur assertion, Mikkelson (2016) affirme que l’interprétation communautaire ou l’interprétation de service public inclut généralement l’interprétation judiciaire comme l’un de ses différents domaines d’application. En effet, de nos jours, ce mode d’interprétation est devenu une question de plus en plus importante dans les études de traduction et la recherche sur l’interprétation déclare Kościałkowska-Okońska (2010 : 39).

Parlant de sa professionnalisation, Liu Zhang (2006) stipule que l’interprétation auprès des tribunaux a été reconnue comme une activité professionnalisée lors des procès de Nuremberg et de Tokyo après la Seconde Guerre mondiale. Autrement dit, elle a été utilisée dès les premières phases d’enquête et d’instruction du Procès de Nuremberg. Par ailleurs, Nozdracheva (2020) rappelle que le monde moderne souffre d’un pluralisme linguistique en constante évolution sans oublier de pointer du doigt les nouveaux défis liés à la protection des droits des minorités linguistiques qui émergent, car estime-t-il les barrières linguistiques influencent considérablement l’issue des affaires et entravent par conséquent le processus d’obtention de justice. Cest ce qui fait dire à Gao et Yang (2015) que l’interprétation auprès des tribunaux est différente des autres modes d’interprétation car elle implique à la fois une connaissance juridique et une capacité d’interprétation. Autrement dit, une mauvaise interprétation en salle d’audience peut porter atteinte aux droits de l’homme et parfois être une question de vie ou de mort, ajoute-t-il.

2. La problématique de la qualité

Selon Freeman (1984), la qualité est la capacité d’un produit ou d’un service à satisfaire les besoins des clients, des utilisateurs et des parties prenantes. Ainsi pour Plante et Bouchard (1998 :32), selon toute apparence, la qualité vue dans sa globalité est un concept pluriel pour lequel nous trouvons une résonance particulière chez chacun de ses utilisateurs. Les expressions utilisées pour la décrire rendent bien compte de ces résonances. Peters et Waterman (1982) définissent la qualité comme étant l’excellence, d’autres comme une valeur (Feigenbaum, 1961), conforme à l’utilisation voulue (Juran et Gryna, 1988), conforme aux spécifications (Gilmore, 1974) ou à ce qui est requis (Crosby, 1979), comportant zéro défaut (Crosby, 1979) qui satisfait ou dépasse les exigences des consommateurs (Parasuraman et collab., 1985) et autres. Pour Chiaro et Nocella (2004 : 279), depuis la fin des années 1980, le domaine des études sur l’interprétation connaît un intérêt croissant en ce qui concerne la question de la qualité de l’interprétation, tant dans les milieux universitaires que professionnels. Ainsi, selon Gallez (2014), l’amélioration de la qualité de l’interprétation judiciaire constitue dès lors une responsabilité partagée, comme il a été amplement souligné dans le cadre de la conférence « Critical Link » qui a eu lieu en Australie en 2007. Tout cela pour dire que la qualité n’est pas seulement de la responsabilité ou du ressort de l’interprète mais elle incombe à toutes les parties prenantes et principalement au système judiciaire du pays en question. C’est ainsi que Chiaro et Nocella (2004, p.279) aborde la question de la qualité sous l’angle de l’économie, en gardant à l’esprit que l’interprétation est un service qui, comme tout autre service, peut par définition être analysé à travers trois points de vue différents, à savoir : le fournisseur du service, le client ou l’utilisateur du service, et le service lui-même.

Dans le cadre de l’Union Européenne, Gallez (2014) souligne que depuis le Conseil européen de Tampere en 1999, l’interprétation judiciaire a bénéficié de l’attention croissante des décideurs européens. Par conséquent, de nombreux projets de recherche visant à améliorer la qualité de l’interprétation, l’organisation de ses services ainsi que la formation ont été entreprises sous la houlette de la DG Justice parmi lesquels figurent les projets tels que IMPLI, CO-MinorIN/QUEST, TraiLLD, QUALITAS et LIT Search. Il convient également de citer la fondation d’EULITA en 2009 qui signifie Association européenne des traducteurs et interprètes juridiques, constituant ainsi une toute première action concertée dans ce domaine.

3. La qualité et son évaluation

Il existe de nombreuses recherches sur l’évaluation de la qualité de l’interprétation de conférence et communautaire. Dans le cadre de son étude sur la qualité et son évaluation dans le domaine de l’interprétation, Pöchhacker (2001) a examiné les normes spécifiques pour les différentes tâches d’interprétation, telles que la précision, l’impartialité, la fidélité, la clarté et l’acceptabilité linguistique. L’auteur note que la qualité de l’interprétation peut être évaluée différemment selon diverses perspectives subjectives, tout en précisant que la communication réussie est au centre de l’évaluation de qualité. En outre, l’auteur fait référence à une réponse de Rocco Tanzilli, chef du service de l’interprétation de la Commission Européenne, qui a exprimé la nécessité de normes de qualité élevées pour toutes les activités d’interprétation quelles qu’elles soient. Cependant, il est vrai que l’évaluation de la qualité de l’interprétation est complexe et demande une prise en considération d’un ensemble de paramètres et d’aspects. C’est en ce sens que Garzone (2003) cité par Amini et al. (2013 : 91) affirme que  la qualité est la somme de plusieurs aspects hétérogènes mais elle est viable en prenant en compte l’interaction de toutes les variables, y compris les acteurs tels que les interprètes, les clients et les utilisateurs et leurs perceptions de la qualité dans un contexte spécifique.

CADRE THÉORIQUE

Ce présent travail repose principalement sur la théorie des parties prenantes développée par Edward Freeman en 1984. Selon Freeman (1984), ce concept de Stakeholder apparaît pour la première fois en 1963 lors d’une réflexion en stratégie menée au sein du « Stanford Research Institute » (SRI) par Ansoff et Stewart. En effet, selon Mitroff (1983), le concept de parties prenantes désigne des groupes d’intérêts, parties, acteurs, prétendants et institutions (tant internes qu’externes) qui exercent une influence sur l’entreprise. Parties qui affectent ou sont affectés par les actions, comportements et politiques de l’entreprise. Par conséquent, Gond et Mercier (2006) affirment que la théorie des parties prenantes est surtout devenue l’une des références théoriques dominantes dans l’abondante littérature portant sur l’éthique organisationnelle et la responsabilité sociale de l’entreprise. Cette théorie de leadership managérial suggère qu’une entreprise ou une entité organisationnelle doit tenir compte de toutes les parties prenantes qui ont un intérêt direct ou indirect dans les activités de l’organisation, et pas seulement des gestionnaires ou des dirigeants de cette structure. La théorie des parties prenantes est fondamentale pour comprendre et évaluer la qualité de l’interprétation judiciaire. Cette théorie postule que les organisations et les institutions ont un impact sur un grand nombre de parties prenantes ou d’individus qui sont directement ou indirectement touchés par leurs activités. L’évaluation de la qualité de l’interprétation judiciaire doit donc prendre en compte les besoins, les attentes et les droits de tous les acteurs concernés. Les tribunaux doivent être conscients de leur responsabilité envers toutes les parties prenantes, y compris les personnes qui ne comprennent pas la langue utilisée dans la salle d’audience.

MÉTHODOLOGIE

La méthodologie de cette recherche sur la qualité de l’interprétation dans les tribunaux du Sénégal est basée sur des méthodes de recherche qualitative et quantitative, telles que les entretiens, la recherche documentaire et les enquêtes par questionnaire. Ces méthodes ont aidé à recueillir des informations détaillées et fiables sur les différentes parties prenantes, leurs besoins et leurs perceptions quant à la qualité de l’interprétation qui leur sont offerte. Il était également important de consulter les documents officiels, tels que les lois et les règlements régissant la pratique de l’interprétation devant les tribunaux au Sénégal etc.

L’étude a été menée dans les villes de Dakar et de Kaolack, au Sénégal. Les données ont été collectées de manière quantitative à l’aide d’un questionnaire généralisé prenant en compte les quatre principales catégories de parties prenantes impliquées dans notre étude. Les résultats ont été obtenus après l’administration de ce questionnaire aux personnes ayant été directement impliquées dans une affaire judiciaire. Au total, 35 réponses ont été reçues, traitées et analysées à l’aide des logiciels tels que Google Form et Excel, offrant ainsi une approche rigoureuse dans le traitement des données. En complément, les données qualitatives ont été obtenues grâce à 10 entretiens individuels réalisés avec des interprètes, des militants des droits de l’homme, d’anciens justiciables et des autorités judiciaires telles que les juges, les greffiers entre autres. La sélection de ces acteurs a été motivée par la reconnaissance de leur rôle crucial dans le processus d’interprétation judiciaire. En outre, une recherche documentaire approfondie a été entreprise pour garantir la solidité et la validation des résultats obtenus.

RÉSULTATS ET DISCUSSION

Les données collectées à partir du questionnaire et des guides d’entretiens sur les parties prenantes de l’interprétation judiciaire ont permis de mettre en évidence les résultats suivants :

    1. Les parties prenantes concernées par la qualité de l’interprétation judiciaire

Figure 1 : les parties prenantes concernées par l’interprétation

Source : Nos enquêtes, Octobre, 2023

Il ressort de la figure ci-dessus que les parties prenantes du processus de l’interprétation judiciaire sont multiples et variées, incluant des acteurs internes du système judiciaire, des interprètes ainsi que des acteurs externes.

Les acteurs internes du système judiciaire

Le système judicaire sénégalais repose sur l’interaction de différents acteurs qui contribuent à l’administration de la justice. Ces acteurs jouent des rôles clés dans le fonctionnement et la réalisation d’un système équitable et juste. Parmi eux figurent les juges qui sont considérés comme prépondérants par tous les participants (soit 100%). Les greffiers sont également identifiés comme des parties prenantes importantes, bien que seulement 8,6% des participants les aient mentionnés. Les présidents d’audience et les magistrats jouent également un rôle crucial, selon respectivement 5,8% et 2,9% des répondants. Les cadis, qui statuent sur des cas relevant de la jurisprudence musulmane, sont mentionnés par 2,9% des participants.

Les acteurs de l’interprétation

Dans le domaine de l’interprétation judiciaire, les interprètes jouent un rôle essentiel voire indispensable en facilitant la communication entre les différentes parties impliquées dans une affaire. Selon l’analyse, 80% des personnes interrogées considèrent les interprètes comme des acteurs clés. Leur présence est jugée indispensable pour assurer une communication efficace lors des procédures judiciaires. Cependant, ce pourcentage de 80% s’explique par le recours des tribunaux à des personnes présentes dans la salle pour interpréter la langue du justiciable dans certaines circonstances. Ceci est notamment dû au manque d’accès à des interprètes professionnels dans des langues spécifiques ou à des ressources limitées. Cependant, cette pratique soulève des préoccupations quant à la qualité de l’interprétation offerte aux différentes parties.

Les acteurs externes

Le système judiciaire comprend plusieurs acteurs, y compris les justiciables, les avocats et les militants des droits de l’homme. Les justiciables, tels que les accusés, les plaignants, les prévenus et les témoins jouent un rôle crucial dans l’interprétation judiciaire. Leur participation est essentielle pour garantir un jugement équitable et légitime. Selon les résultats, tous les participants (soit 100%) ont estimé que la présence des justiciables est indispensable dans toute procédure judiciaire.

Les avocats également sont considérés comme des acteurs clés dans l’interprétation judiciaire. Ils représentent les parties impliquées dans une affaire judiciaire et plaident leur cause devant les tribunaux. Selon l’enquête, 91,4% des répondants ont confirmé que les avocats jouent un rôle primordial dans le processus d’interprétation judiciaire.

Les militants des droits de l’homme sont également des parties prenantes de l’interprétation judiciaire. Leur rôle est de défendre les droits fondamentaux des individus impliqués et de s’assurer que les procédures judiciaires respectent les principes de justice et d’équité. Selon les résultats, 42,9% des participants ont reconnu l’importance des militants des droits de l’homme dans le processus d’interprétation judiciaire.

    1. Les besoins des parties prenantes

Figure 2 : les besoins ayant conduit les parties à recourir à un interprète

Source : Nos enquêtes, Octobre, 2023

La figure susmentionnée met en évidence la diversité des besoins des parties prenantes lors de l’interprétation judiciaire. Ces besoins sont présentés en termes de langues et de communication, d’équité judiciaire et de respect des droits et de la vie privée des parties.

En ce qui concerne les besoins linguistiques et communicationnels, il est souligné que 71,4% des répondants ont fait appel à des services d’interprétation en raison des barrières linguistiques, tandis que 40% ont demandé une traduction précise et 5,7% ont souligné l’importance d’une interprétation claire et précise. De plus, 2,9% des participants ont exprimé le besoin de communiquer avec des parties prenantes ne parlant pas la même langue.

Par ailleurs, pour ce qui est de la nécessité d’une justice équitable et compréhensive, il est mentionné que 45,7% des participants ont demandé une interprétation afin de mieux comprendre le jargon juridique, 42,9% ont souligné la nécessité d’un procès équitable et impartial, et 28,6% ont utilisé des services d’interprétation pour éviter les mauvaises conséquences juridiques. En outre, 28,6% des participants ont indiqué que l’interprétation leur permettait d’exercer leur droit à l’égalité d’accès à la justice.

Enfin, parlant des besoins de respect des droits et de la vie privée, il est noté que 17,1% des participants ont souligné le besoin de préserver leur confidentialité et leur vie privée lors des échanges et des procédures judiciaires, tandis que 2,9% soit 1 participant a souligné l’importance d’éviter toute discrimination linguistique ou culturelle.

Les besoin pris en compte par les tribunaux

Figure 3 : les besoins pris en compte par les tribunaux

Source : Nos enquêtes, Octobre, 2023

La fonction des tribunaux est d’examiner les besoins des parties impliquées dans une affaire afin de garantir une participation équitable. Les résultats ont montré que 70,6% des participants ont déclaré que les tribunaux ont garanti une communication efficace entre les parties ne parlant pas la même langue. De plus, 52,9% des répondants ont indiqué que les tribunaux ont fourni une assistance linguistique aux parties nécessitant un soutien. 41,2% ont affirmé que les tribunaux ont veillé à ce que les interprètes offrent une interprétation claire et précise. Les tribunaux ont également assuré un traitement équitable de toutes les parties, indépendamment de leur langue ou de leur culture, selon 26,5% des participants. Seuls 2,9% des répondants soit 1 individu n’a pas exprimé ses besoins, ce qui suggère que la majorité des parties ont été adéquatement prises en compte quant à leurs besoins linguistiques lors de l’interprétation judiciaire.

Les besoins non satisfaits par les tribunaux

Figure 4 : les besoins non satisfaits par les tribunaux

Source : Nos enquêtes, Octobre, 2023

Selon les données recueillies, parmi les 35 participants à l’étude, 50% (soit 17 personnes) ont déclaré que leur demande de traduction de documents pertinents dans leur langue n’était pas prise en compte. De plus, 44,1% des participants (soit 15 personnes) n’ont pas bénéficié d’une interprétation en temps réel des plaidoiries et des témoignages. En outre, 26,5% des participants (soit 9 personnes) ont signalé un manque de communication fluide entre les parties impliquées dans les affaires judiciaires. Concernant l’assurance d’un procès équitable, 23,5% des participants (soit 8 personnes) ont déclaré que les tribunaux n’avaient pas réussi à garantir cela pour les personnes ayant besoin d’aide linguistique. Enfin, 5,9% des participants (soit 2 personnes) ont signalé des besoins non spécifiés.

Figure 5 : pourcentage des besoins ignorés par les tribunaux

Source : Nos enquêtes, Octobre, 2023

En analysant de manière approfondie les données, il est révélé que 62,9% des participants ont indiqué que leurs besoins étaient négligés lors des procédures judiciaires. Par contre, 31,4% ont témoigné que leurs besoins avaient été pris en compte par les tribunaux. Un total de deux participants, soit 5,7%, ont déclaré ne pas savoir si leurs besoins étaient pris en compte ou ignorés.

En creusant davantage, il est constaté que près de la moitié des personnes interrogées (48,6%) ne sont pas conscientes de la possibilité de faire part de leurs besoins aux tribunaux. Cependant, malgré cela, 20% des participants ont réussi à le faire, tandis que 8,6% ont vu leurs besoins être pris en considération. Deux participants (5,7%) ont exprimé leurs besoins sans que ceux-ci soient pris en compte, et 1 participant (2,9%) affirme ne pas avoir la possibilité de le faire. D’une manière générale, les résultats ont révélé qu’une grande majorité des participants soit 63,6% ont déclaré que les tribunaux n’ont pas suffisamment pris en compte leurs besoins lors de l’interprétation judiciaire.

    1. La perception de la qualité par les parties prenantes

Figure 6 : Evaluation de la qualité de l’interprétation par les parties

Source : Nos enquêtes, Octobre, 2023

L’évaluation de la qualité de l’interprétation judiciaire est essentielle pour garantir l’intégrité du système judiciaire. Les résultats ont indiqué que 45,7% des participants ont trouvé l’interprétation bonne, tandis que 22,9% l’ont qualifiée de relativement bonne. De plus, 20% la jugent acceptable, 5,7% la considèrent très bonne et 5,7% n’ont pas donné leur opinion là-dessus.

Les entretiens avec les parties ont confirmé que les interprètes professionnels et assermentés sont appréciés pour leur maîtrise du vocabulaire juridique, leur impartialité et leur fidélité dans la transmission du message. En revanche, les interprètes naturels ou ad hoc sont appréciés de manière acceptable en raison de leur maîtrise insuffisante du jargon et du domaine juridique. Les interprètes travaillant au sein des juridictions sénégalaises ont ainsi exprimé leur satisfaction mais estimant que leur profession est mal encadrée, ce qui entraîne un manque de motivation de leur part. Ils déplorent également un manque de reconnaissance de leur rôle par certaines autorités judiciaires.

Somme toute, les résultats ont montré que les parties ont des opinions divergentes quant à la qualité de l’interprétation. Il en ressort que bien que la qualité de l’interprétation puisse être perfectible, elle est néanmoins considérée comme satisfaisante à l’endroit de la majorité. Cela souligne la nécessité impérieuse d’une évaluation continue de la satisfaction des parties prenantes et d’un engagement constant pour améliorer la qualité de l’interprétation judiciaire. Ainsi, des mesures supplémentaires devraient être prises pour mieux répondre aux besoins et attentes des parties prenantes, contribuant ainsi à renforcer l’intégrité et l’équité de l’appareil judiciaire. Les participants sont persuadés que les tribunaux ont un rôle prépondérant à jouer dans la qualité de l’interprétation, en veillant à ce que les interprètes soient suffisants, qualifiés et bien formés.

Conclusion de l’étude

L’étude a permis d’identifier les parties prenantes de l’interprétation judiciaire et de comprendre leurs besoins ainsi que leur perception de la qualité de celle-ci. Les résultats ont révélé qu’au-delà de ce qui a été développé dans la littérature existante par certains chercheurs, tels que Mikkelson (2000, 2008), qui se concentrent principalement sur les compétences linguistiques, professionnelles et interpersonnelles de l’interprète pour évaluer la qualité de son travail, cette étude révèle une perspective plus inclusive et efficace pour évaluer la qualité. En effet, les résultats corroborent davantage les travaux de chercheurs tels que Chiaro et Nocella (2014), qui confirment que la qualité de l’interprétation incombe à toutes les parties prenantes. Par conséquence, les conclusions ci-dessous peuvent être tirées de cette étude.

 La qualité, une responsabilité partagée

Les résultats ont montré que la qualité de l’interprétation ne peut être mesurée en ne tenant compte seulement du prestataire du service, c’est-à-dire l’interprète. La qualité est l’ensemble de tous les éléments et constitue une responsabilité partagée, résultant de la prise en compte des besoins des acteurs impliqués dans le processus d’interprétation. Ces acteurs comprennent les représentants du système judiciaire, les avocats, les justiciables, les défenseurs des droits de l’homme et l’interprète lui-même. Afin d’obtenir une interprétation de qualité dans la salle d’audience, il est indispensable de prendre en compte et de répondre de manière adéquate aux besoins exprimés par ces acteurs. L’interprète fournira une interprétation de qualité si les attentes des parties sont prises en compte pendant son travail. En d’autres termes, la qualité de l’interprétation se manifeste lorsque les parties perçoivent une interprétation fidèle, précise et claire de ce qui a été dit et de la manière dont cela a été dit. En somme, pour atteindre cet idéal, il est indispensable que l’interprète connaisse ces parties et comprenne ce qu’elles attendent de lui. Cette atmosphère de collaboration entre les parties relève de la responsabilité des institutions de justice, en l’occurrence les tribunaux.

 La nécessité de former des interprètes dans chaque langue locale codifiée

La mission de l’interprète est de faciliter la communication entre différents groupes ou personnes ne parlant pas la même langue. Pour ce faire, l’interprète joue le rôle d’un pont facilitant la transmission d’informations d’une partie à une autre. Autrement dit, il doit maîtriser pleinement la langue et la culture des locuteurs pour réussir cette transmission linguistique de manière irréprochable. En effet, le plus grand défi de la justice sénégalaise réside dans la gestion du multilinguisme, comme l’ont souligné les travaux de Sambou (2022). Le Centre de Formation Juridique (CFJ), seul centre national de formation des interprètes judiciaires, n’est pas en mesure de mettre en place des modules de formation dans chaque langue codifiée du pays. Cette discrimination linguistique a des répercussions juridiquement dangereuses concernant l’issue des procédures judiciaires, en particulier pour les justiciables qui ne comprennent ni le wolof, ni le français. Ils se retrouvent ainsi face à l’absence d’un interprète qui comprend leur langue et qui peut les aider à communiquer avec le tribunal. C’est pourquoi il est nécessaire de former un nombre suffisant d’interprètes dans ces langues afin de pouvoir assurer ce travail. Cela permettrait d’éviter de faire appel à des personnes bilingues pour servir d’interprètes devant les tribunaux, et de contribuer à un accès équitable à la justice ainsi qu’à la création d’un environnement sociolinguistique propice dans lequel chaque partie est considérée, valorisée et respectée, quel que soit son appartenance linguistique et culturelle.

 

CONCLUSION

L’analyse des données a mis en évidence les parties prenantes concernées par la qualité de l’interprétation judiciaire, leurs besoins ainsi que leurs perceptions de la qualité de celle-ci. Il apparaît clairement que l’interprétation judiciaire implique une variété de parties prenantes et comprennent les juges, les interprètes, les justiciables, les avocats, les militants des droits de l’homme, les greffiers, les cadis et les magistrats. Chacune de ces parties joue un rôle significatif pour garantir l’impartialité, la compréhension mutuelle et le respect des droits fondamentaux. La reconnaissance et l’appréciation de la contribution de toutes ces parties prenantes sont essentielles pour un système judiciaire efficace et équitable. Par ailleurs, les résultats ont également montré que les besoins des parties prenantes lors de l’interprétation judiciaire sont multiples et variés. Ces besoins incluent l’affranchissement des barrières linguistiques, la préservation de la confidentialité ainsi que l’accès à une traduction précise et un procès équitable. Cependant, il est constaté que les tribunaux n’ont pas fait preuve d’une prise en charge suffisante et adéquate des besoins de ces parties. Enfin, les résultats ont révélé que la perception de la qualité varie selon les parties prenantes, bien qu’elle soit généralement considérée comme satisfaisante, d’où l’importance d’une meilleure amélioration de la pratique et de la qualité de l’interprétation devant les tribunaux.

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Cite this Article:

Dieng, O (2024). The quality of court interpreting in Senegal. Greener Journal of Social Sciences, 14(1): 30-39.

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